Notre contribution à l’ECRI
Discriminations en santé en France : compte-rendu pour la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI)
1er septembre 2026 - par l’Observatoire féministe des violences médicales
Aujourd’hui, malgré des progrès dans certains domaines, le système de santé français reste marqué par des biais et des discriminations qui génèrent des violences médicales souvent passées sous silence, comme en témoigne le rapport de la Défenseure des droits de 2025. Ces violences prennent diverses formes – racistes, sexistes, validistes, islamophobes ou LGBTQIphobes – mais sont rarement reconnues ni traitées de manière adéquate par les institutions de santé, les médias ou les responsables politiques. Les patient·e·s qui subissent ces violences peinent à faire entendre leur voix et à obtenir justice (2).
Les maltraitances médicales sont documentées par le gouvernement mais telles que sont abordées sont assez spécifiques aux violences commises en institution ou à domicile envers les personnes âgées et handicapées. Pourtant, selon une enquête initiée par le Conseil National de l’Ordre en 20243, le monde médical apparaît comme un lieu où les violences sexistes et sexuelles (VSS) sont nombreuses et en majorité dans le parcours étudiant. Ainsi, 65% des médecins actifs ont eu connaissance de VSS dans le monde médical et 54% des médecins femmes actives (versus 5% des hommes) ont déjà été victimes, en majorité lors de leur parcours étudiant. Les faits sont commis de manière très importante par des médecins inscrits à l’Ordre : 26% des médecins ont été victimes de VSS par un autre médecin.
Lorsque les violences médicales sont abordées dans l’espace public, c’est généralement à la suite de tragédies médiatisées, comme les décès de Naomi Musenga ou Yolande Gabriel4, qui servent d'électrochocs. Cependant, ces incidents ne parviennent pas à entraîner des changements structurels durables, et les récits de patient·e·s victimes de maltraitance restent largement invisibilisés.
Le syndrome méditerranéen est un stéréotype raciste selon lequel les personnes originaires du bassin méditerranéen — et, par extension, d’Afrique subsaharienne et plus largement toutes les personnes non blanches — exagèreraient leur douleur. En conséquence, les soignant·es ont tendance à minimiser d’emblée l’évaluation que ces patient·es font de leur propre douleur, ce qui peut conduire à des situations graves, voire fatales comme les décès de Naomi Musenga en 2017 ou la jeune Aïcha en 2023.
Des dizaines de milliers de victimes font un travail d’informations et de plaidoyer, participent à définir ces violences notamment racistes autour du syndrome méditerranéen, des violences obstétricales et gynécologiques, des violences sexuelles commises par/dans le milieu médical via des associations de patientes atteintes d’endométriose ou encore l’association StopVog ; via les hashtags #PayeTonUtérus #MeTooMedecine #SyndromeMéditerranéen #MédecineRaciste.
Les patient·es non blanc·hes subissent d’autres formes de discriminations dans le systèmes de santé. Ainsi, une étude sur l'accueil en service d'urgences a révélé que 56% des patient·e·s sondé·e·s ont rapporté des moqueries ou des propos dégradants (6). Près de la moitié (49%) ont indiqué que leur témoignage avait été mis en doute par le personnel de réception, et un tiers ont signalé des refus de prise en charge par le personnel médical. Les discriminations étaient particulièrement marquées envers les personnes perçues comme non-blanches ou portant un nom à consonance africaine, arabe ou berbère. Par ailleurs une étude sur les biais implicites de professionnelles de santé en périnatalité montrent des traitemetns différenciés entre les patient·es selon leur origine (nées en France ou à l’étranger, en particulier Afrique) (7).
Une étude menée au service des urgences du CHU de Montpellier a démontré que les patient·e·s noir·e·s et les femmes sont moins susceptibles d'être pris·e·s en charge comme des urgences vitales comparé·e·s aux hommes blancs. Par exemple, 63% des cas de douleurs thoraciques impliquant des hommes blancs étaient évalués comme prioritaires, contre seulement 42% pour les femmes noires.8
L’association Tant que je serai noire a publié en 2026 un rapport sur les discriminations en santé vécues par les femmes et minorités de genre noires (9). Elle y indique notamment que :
- 40 % des femmes et minorités de genre noires interrogées ont changé de médecin à cause des violences médicales subies en consultation.
- 30,3 % des personnes interrogées s’éloignent du système de santé après des violences subies. Concernant les personnes LGTQIA+ la proportion monte à 70% - Plus du tiers des violences concernent la gynécologie. 30% ont eu lieu en consultation de médecine générale.
Concernant les femmes non francophones un des principaux obstacles à l’accès aux soins (10) : les discriminations linguistiques traversent l’ensemble du parcours de soins. Affectant durablement la santé reproductive et psychologique des femmes, elles constituent un vecteur majeur d’inégalités en santé. Dans certaines situations, ces discriminations peuvent entraîner des violences. Lors d’une étude menée en Ile-de-France auprès de femmes non francophones, plusieurs d’entre elles ont témoigné d’actes réalisés sur leur corps sans qu’elles en comprennent le sens ou qu’elles puissent s’y opposer (11). L’absence de dispositif d’interprétariat entrave l’accès à l’information éclairée et au recueil du consentement de ces patientes, mais également au recours juridique et à la plainte, contribuant ainsi à l’invisibilisation durable des violences subies.
Le droit à l’interprétariat en santé a été reconnu par la loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016, et figure parmi les recommandations de la Haute Autorité de santé. Cependant, son application reste marquée par une grande hétérogénéité selon les services concernés. Dans les services de santé français, l’interprétariat reste faiblement institutionnalisé. Il dépend de décisions locales, de budgets fluctuants et de la bonne volonté des équipes. Certaines soignantes expriment la crainte de « trop » l’utiliser, comme si cela relevait d’une faveur plutôt que d’un droit. Cela fait écho à ce que décrit Miguel Shema dans son ouvrage La santé est politique (12), où une future médecin a été convoquée pour avoir « trop » sollicité le service d’interprétariat pendant ses gardes, dans un service où les personnes allophones constituaient la majorité de la patientèle.
Les violences gynécologiques et obstétricales constituent l’un des domaines où la parole des patientes a pris de l’ampleur au cours des dix dernières années. Pour les femmes qui ont un parcours migratoire, l’accès à la santé périnatale est imbriquée avec de multiples formes de discriminations, liées à leur statut migratoire mais aussi aux préjugés des professionnel·les de santé (13). C’est ainsi que, paradoxalement, les femmes d’origine subsaharienne qui auraient le plus besoin d'être accompagnées – à cause de la fréquence plus élevée d’accouchements prématurés et de pathologies prénatales (c’est-à-dire pré-éclampsie, diabète gestationnel, hypertension) – sont celles qui reçoivent moins de soins pendant la grossesse (14). Malgré la présence de lois qui garantissent l’accès universel à la santé avant, pendant et après l’accouchement (15), il existe donc un écart significatif entre ces lois et l’inégalité d’accès aux maternités.
A partir d’un recueil de plus de 10 000 témoignages (16), l’association Stop VOG (Violences gynécologiques et obstétricales) rapporte que :
- 80% des répondant·es ont déjà vécu au moins une atteinte à leur consentement lors d’une consultation gynécologique.
- 70% des personnes se sont déjà senties mal physiquement ou psychologiquement après une consultation gynécologique (sans lien avec une inquiétude pour leur santé). - Plus de la moitié (55%) rapportent au moins une situation d’ examen gynécologique pouvant relever de violences sexuelles.
Les femmes handicapées et polyhandicapées font pour leur part face à des obstacles supplémentaires dans l'accès à la santé gynécologique, notamment : une durée de consultation qui doit être plus longue (dans un contexte de standardisation des durées de consultation), la nécessité pour les profesionnel·les d’adapter les positions pour l’examen gynécologique, le manque de formation des professionnel·les aux handicaps, un matériel inadapté, le défaut d’accessibilité des cabinets (17)…
Une étude de l'Agence régionale de la santé d'Ile-de-France relative aux besoins et à la prise en charge gynécologique et obstétricale des femmes handicapées de 2018, montre que, sur 1 000 femmes handicapées ayant répondu à cette enquête :
- 58 % seulement ont déclaré avoir un suivi gynécologique régulier (dont 88 % se sont estimées satisfaites) ;
- 85,7 % ont déclaré ne jamais avoir eu de mammographie ;
- 26 % ont déclaré n'avoir jamais eu de frottis
Concernant l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA), l’ouverture aux couples lesbiens et aux femmes célibataires exclut toujours les personnes trans*. De plus, il existe de fortes disparités territoriales dans l’accès à la PMA (comme la répartition des paillettes de sperme ou la dotation en CECOS, particulièrement inégalitaire dans les DROM). Les délais restent très longs pour les PMA avec don de spermatozoïdes (17,7 mois en 2025), un délai d’autant plus rallongé pour les personnes non blanches, qui souffrent du manque de gamètes (18). Enfin, les lesbiennes et les femmes célibataires rapportent des discriminations par le personnel soignant, qui peuvent se solder par le retrait de l’enfant, comme en ont témoigné trois femmes de plus de 40 ans ayant choisi d’avoir un enfant seules par PMA à l’hôpital Saint-Joseph à Paris et qui ont vu leur enfant placé suite à une « information préoccupante » émise par l’établissement (19).
La commission d'enquête du Sénat de 2003 « Maltraitance envers les personnes handicapées : briser la loi du silence » s’est constituée suite aux révélations de la stérilisations forcées, à leur insu, de jeunes femmes handicapées, pendant les années 1990 dans l'Yonne, révèle que des personnes handicapées sont contraceptées de force en institutions et que 400 à 500 personnes handicapées sont stérilisées sans leur consentement en France, que ces « faits sont avérés et probablement sous-évalués » (20). Plusieurs rapports nationaux existent dont celui sur les maltraitances envers les personnes âgées et handicapées lors des Etats Généraux sur la maltraitance organisés en 2023 par le Ministère des Solidarités et de la Famille (21).
Les conséquences des discriminations se lisent aussi dans la mortalité infantile dont le taux en France est l’un des plus élevés d’Europe. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (22) indique que « la hausse du taux de mortalité infantile des mères nées à l’étranger étant donc responsable de 100% de la hausse totale de près de 0,2 point (0,17 point) enregistrée entre 2010-2014 et 2015-2022 », qui s’explique en partie par les conditions de vie précaire des femmes avec un parcours migratoire, les problèmes de santé afférents et les difficultés d’axxèus à la prévention et à des soins optimaux, y compris pendant leur grossesse.
En France, 19% des personnes gays, lesbiennes ou bisexuelles ont vécu des épisodes perçus comme homophobes, entraînant souvent des renoncements aux soins. De plus, une personne trans sur quatre a évité de consulter un médecin au cours des douze derniers mois par crainte de discrimination (23).
Enfin, concernant les violences commises à l’encontre des soignant·es., il s’agit d’un phénomène défini, documenté, accompagné par l’Observatoire Nationale des Violences en Santé placé au sein de la direction générale de l’offre de soins du Ministère de la Santé. Le Conseil National de l’Ordre des Médecins a créé en 2022 l’Observatoire de la sécurité des médecins qui est l’interlocuteur des pouvoirs publics dans la lutte contre les actes de violence commis contre les médecins. Selon le Ministère de la santé et l’accès aux soins, « chaque jour en France, 65 professionnels de santé, qu’ils soient médecins, infirmiers, kinés, pharmaciens, sage-femme, ou autres, qu’ils exercent à l’hôpital, en clinique, cabinet ou officine, sont agressés, insultés, violentés » (24).
Pour conclure, en France, les discriminations basées sur l'origine, le sexe, le handicap, l'orientation sexuelle et d'autres facteurs influencent directement la qualité des soins et la sécurité des patient·e·s en France. Bien que les violences médicales soient massives, elles restent banalisées et rarement reconnues par les institutions de santé, les médias ou les responsables politiques. Seules les tragédies médiatisées, comme les décès de Naomi Musenga ou Yolande Gabriel, attirent l'attention du public. Cette invisibilisation rend difficile l’obtention de justice pour les victimes et entrave la mise en place de réformes structurelles pour améliorer le système de soins.
En effet, 62% des Français estiment que la peur des représailles envers la personne maltraitée ou celle qui signale la maltraitance est la principale raison expliquant pourquoi ces faits ne sont pas signalés (25). En outre, 39% des personnes interrogées indiquent que la crainte des procédures judiciaires constitue également un frein majeur. Cette culture de la peur et du silence contribue à maintenir un système où les violences médicales ne sont pas suffisamment dénoncées ni traitées.
Les conséquences peuvent être graves : retard de diagnostic, complications de santé, voire décès. Selon une enquête de la CNCDH, près de la moitié des répondants ont signalé des complications de santé liées à une mauvaise prise en charge. Il est urgent d’adresser ces failles de manière structurelles.
1 « Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité »
2 C’est ce qui a conduit à la campagne « Les patient·es ont des droits » de l’Obs-Med en 2025. 3 https://www.conseil-national.medecin.fr/publications/communiques-presse/enquete-violences-sexistes sexuelles-vss
4 https://www.mediapart.fr/journal/france/130124/syndrome-mediterraneen-l-operatrice-du-samu-qui-ignore-la detresse-de-naomi-musenga-mise-en-examen
5 El Kotni, M. (2026), The “Mediterranean syndrome” and racism in French healthcare. Med. Anthropol. Q. e70072. https://doi.org/10.1111/maq.70072
6 https://www.slate.fr/story/164036/moqueries-sexisme-racisme-urgences-samu-hopital-patients-naomi-musenga 7 Sauvegrain, P., Cognet, M., Anselem, O. et al. Differences in hospital prenatal care between immigrant and native women in France: a qualitative study within the BiP research on racial implicit bias in perinatal care. BMC Pregnancy Childbirth 26, 279 (2026). https://doi.org/10.1186/s12884-026-08750-w 8 Coisy, F., G. Olivier, F.-X. Ageron, H. Guillermou, M. Roussel, F. Balen, L. Grau-Mercier, and X.Bobbia.2023. “Do Emergency Medicine Health Care Workers Rate Triage Level of Chest Pain Differently Based Upon Appearance in Simulated Patients ?” European Journal of Emergency Medicine 31(3):188–94. https://doi.org/10.1097/MEJ.0000000000001113
9 Santé pour toustes. Violences médicales dans les parcours de soins des femmes et des minorités de genre noires. Disponible sur https://www.tantquejeserainoire.com/poles/sante-pour-toustes
10 Gentile, Lucia. « Quand la langue devient un enjeu de soin : expériences périnatales des femmes sud asiatiques non francophones ». Rhizome, 2026/1 n° 96, 2026. p.9-10.
11 Mounia El Kotni, Lucia Gentile et fable-Lab 2026, « Accès à la santé des femmes non francophones. Les effets de la ‘barrière linguistique’ ». https://etudes.fable-lab.com/acces-a-la-sante-obstetricale-des-femmes-non francophones-les-effets-de-la-barriere-linguistique
12 Belfond, 2025.
13 El Kotni, Mounia et Quagliariello, Chiara (2022). L’injustice obstétricale Une approche intersectionnelle des violences obstétricales. Cahiers du Genre, 71(2), 107-128. https://doi.org/10.3917/cdge.071.0107 ; Sauvegrain, Priscille. « Violences dites “gynécologiques et obstétricales” envers les femmes immigrées de l’Afrique subsaharienne en France ». Santé Publique, 2021/5 Vol. 33, 2021. p.627-628
14 Sauvegrain Priscille et al. (2017). « Exploring the Hypothesis of Differential Care for African Immigrant and Native Women in France with Hypertensive Disorders during Pregnancy: A Qualitative Study », BJOG, 124 (12) : 1858-1865.
15 Louise Virole, “Mise sous silence des actions antidiscriminatoires dans l’accès aux soins. Le champ périnatal face aux discriminations à l’encontre des femmes étrangères en France”, Anthropologie & Santé [Online], 24 | 2022
16 Rapport complet et synthèse disponibles sur https://www.stopvog.fr/enquete-nationale-sur-le-consentement en-gynecologie/
17 Mauget, Marie. « Etat des lieux du suivi gynécologique des femmes en Situation de polyhandicap, par Les médecins et infirmières des maisons d’accueil specialisees (MAS) du Maine-et-Loire », mémoire de fin d’études, Ecole de sage-femme René Rouchy, 2022.
18 https://basta.media/delais-discriminations-bilan-5-ans-loi-bioethique-PMA-pour-toutes
19 https://www.ledauphine.com/faits-divers-justice/2026/08/18/je-me-sens-eventree-trois-mamans-pma-se battent-pour-recuperer-leur-bebe-place
20 https://www.senat.fr/rap/r19-014/r19-0143.html#toc116
21 https://solidarites.gouv.fr/sites/solidarite/files/2023-10/Rapport-Etats-generaux-des maltraitrances_oct2023.pdf
22 https://www.igas.gouv.fr/organisation-de-la-perinatalite-dans-les-territoires-affirmer-une-logique-de-sante publique
23 https://www.santepubliquefrance.fr/sante-sexuelle/synthese-rapide-des-connaissances/ampleur-et-impact-sur la-sante-des-discriminations-et-violences-vecues-par-les-personnes-lesbiennes
24 https://sante.gouv.fr/grands-dossiers/stop-aux-violences-contre-les-professionnels-de sante/soignonsnotrecomportement
25 Credoc, La perception de la maltraitance par les Français, 2023. https://www.credoc.fr/publications/la perception-de-la-maltraitance-par-les-francais

